25/06/19 - Pavillon Noir - Jour 1 - au premier jour


Retour dans la grande maison,
relancer la machine,
être créatif,
et dépasser ses doutes.









Mardi 25 juin, 14h

Me revoilà seul dans un studio du Pavillon Noir.

Facebook me dit qu’il y a dix ans, j’écrivais plus ou moins la même chose.

Dix ans.

« jamais seul » était déjà créée, j’étais au début de ma vie de danseur dans le grand nord
avec la création de mon troisième solo « Correspondance(S) » et les résidences au Barker Teatetri de Turku en Finlande.

À moi les journées avec deux heures de lumières, les semaines sans dépasser zéro degrés,
le saumon cuit acheté au marché, la mer glacée et les couchers de soleil qui n’en finissaient pas.

Qui pouvait à l’époque imaginer que deux ans plus tard ça serait vers l’est que j’allais me tourner ? 



Mais revenons-en à ce mois de juin 2019.
Hier et avant-hier, j’ai travaillé sur une musique qui me semble convenir à la lettre que j’ai écrit à Anaïs,
il ne me reste plus qu’à passer à l’action.
(comme cela paraît simple quand on ne fait que l’écrire …)

Nous sommes donc mardi, il est 14h,
et j’ai la chance d’avoir à ma disposition - et à titre gracieux ! - un des espaces de créations du centre chorégraphique national d’Aix-en-Provence.
Je suis dans le studio Bagouet, le studio de taille intermédiaire.

Presque deux fois plus grand que le Bossatti qui est au même étage,
mais plus petit que les deux espaces qui sont au dessus de ma tête.

Ce studio est plus large que long et la lumière n'entre que par un seul des petits côtés.

Pas pratique pour se filmer car si on travaille dans la longueur on n’a pas toujours assez de recul,
et si on travaille dans la largeur, à certaines heures de la journée on est soit à contre-jour, soit avec la lumière dans les yeux.

En plus, comme ce drôle d’espace est situé entre les loges et le foyer, les danseurs de la compagnie peuvent à tout moment traverser l’espace sans toujours tenir compte des visiteurs qui sont en train de bosser.
(je dois avouer que ces dernières années ils le font beaucoup moins mais comme aujourd'hui j'ai oublié ma bonne foi, je me plains aussi de ce qui n'arrivera probablement pas)

Vous l’avez compris, ce studio n’est pas mon préféré.

Mais peut-on être difficile quand on a la chance de travailler dans d’aussi beaux espaces ?
Je ne pense pas.
Si j'étais honnête avec moi-même, je m'avouerais que si ce mardi après-midi, j’ai décidé de ne trouver que des défauts à ce studio, c’est surtout parce que je cherche des excuses à tout ce qui risque de ne pas bien se passer dans les heures qui viennent.

J’aurai été ébloui, je n’aurai pas trouvé le bon rapport dans l’espace, il y aura eu un danseur qui a traversé le studio,
et tout ça m’aura cruellement déconcentré.
Ça ne pourra pas être de ma faute, ça sera celle du studio.


Maintenant que je me suis dédouané sur la terre entière, je n’ai pas d’autre choix que de commencer.

Ma tablette retrouve la connexion avec cet ampli qu’elle a côtoyé plus d’une fois,

(dix ans, forcément, ça laisse le temps de se créer des souvenirs)
et je me lance dans barre.


La barre ?

Non.

Je vais d’abord écouter ma petite création musicale de ces derniers jours.

Pendant ce temps, je me transforme en danseur (ce qui, avec cette chaleur quasi estivale, consiste à enlever un short et un tee-shirt pour mettre un autre short et un autre tee-shirt à peine plus usés)

Cette musique me plait bien.

Quoique je ne sois pas certain de la durée.
De toute manière, la fin, que je trouve un peu abrupte d'ailleurs, va dépendre de ce qu’Anaïs dansera,
et aussi de ce qui suivra cette partie si cette danse s’inscrit dans quelque chose de plus grand.
Je me demande d'ailleurs si le tempo n'est pas un peu trop lent.
Bon, comme à chaque fois, je ne suis sûr de rien et il va falloir tout revoir mais pour l’instant il faut que je me mette en route.



La barre.

La barre ?

Non.

Je vais d’abord passer par le sol pour faire le tour de la question des douleurs de la vieille carcasse.

(celle ou celui qui a un jour décidé de commencer un cours de danse couché a quand-même eu une idée de génie)

Je remets la musique.
Couché sur le dos, jambes fléchies, j’inspecte …

En même temps, ces temps-ci je ne fais que donner des cours dans lesquels je ne fais plus grand chose vu que c’est la fin de l’année et que les élèves sont autonomes.
Cela serait un comble que mon dos soit excessivement noué.
Mais bon, il vaut mieux vérifier que je ne suis en présence que des maux habituels et désormais chroniques et que si certaines vertèbres facétieuses ont décidé de se déplacer, elles l’ont fait assez discrètement pour ne pas générer des douleurs dans des endroits inédits.

La barre.

Oui bon cette fois, je n’ai plus le choix.


Premier plié.

Je fixe mon regard inquiet et fatigué dans le miroir.

Je devrais peut-être tirer les rideaux.

Enroulé du dos.

Je me retrouve tête en bas les yeux fermés.

Pourvu que ça tienne.

J’enchaîne tous les mouvements en mode check-in,
tout a l’air correct.

Les cuisses sont lourdes, les tendons manquent de souplesse,
mais ça ira.

Il faut que ça aille de toute façon.

Deuxième exercice.

Le sol accroche un peu.

(la faute au studio, je vous dis !)
J’ai prévu des chaussettes mais c’est quand-même dommage avec cette chaleur.
S’alléger autant que possible et contrôler l’alignement des jambes pour que les articulations ne soient sollicitées que comme c’est initialement prévu.

Troisième exercice.

Les fameuses « spirales » auxquelles ceux qui ont suivi mes cours font toujours référence (en mal ou en bien d’ailleurs)

Petite montée d’angoisse, c’est là que j’avais senti le malaise arriver il y a quelques mois.
Respirer.

Le plus profondément possible.

Trouver le calme, la fluidité.
Je me concentre, je m’accroche, je laisse circuler là où il faut en détendant ce qui doit l’être et en mobilisant le reste.

Voilà, c’est passé.

Mon cœur a adopté un rythme un peu trop soutenu pour être honnête.

Je laisse la musique continuer.

Non.

Elle est trop stressante.

Je l’arrête et m’assois sur le banc.
Retrouver le calme.

Ça va aller.
Forcément.

Il le faut.

Quatrième exercice.
Sacré Lester Horton …
Ça tire partout, mais la valse m’apaise.

Je suis rassuré.
(d’ailleurs, maintenant que j’y pense si vous tapez le nom de ce grand bonhomme de la danse moderne américaine vous pouvez voir à quoi ressemblent ses exercices … je ne m’inflige pas tout à fait cette torture mais cela vous permettra de comprendre pourquoi je dis que cela tire partout)



Retour au sol.

Les abdos, un stretching très long.

Voilà, mon corps est en état de nuire.



Je vacille un peu quand je me lève.

C’est sûrement la chaleur.

(en tous cas, elle n’aide pas)

Boire, respirer, attendre que les tremblements se dissipent.
Et au travail.

Ne pas s'inquiéter.
La page n’est pas complètement vide.

Il faut « juste » que je concrétise à travers mon corps tout ce qui est prêt dans ma tête.
(les éléments les plus importants dans cette phrase sont les guillemets)
Je prends virtuellement mon élan et je plonge.


Évidemment, ce qui était si clair dans mon esprit, ne circule pas très bien dans mon corps.

Je fais, refais, précise, éclaircis, modifie,
la danse se transforme, des liaisons s’installent,
je crois que je suis prêt à me regarder.

Installation de la caméra, lancement de la musique en mode « repeat 1 »
Je montre à l’objectif ce que je viens de peaufiner.
Évidemment, ça ne marche pas tout de suite.
Alors encore et encore, je répète inlassablement (ou presque) cette même phrase jusqu’à ce que je sente la chose assez aboutie dans mon corps pour que je puisse la transmettre à mon amie après-demain.


Pendant que je souffle un peu en buvant quelques gorgées d'eau,
(oui ! j’y ai pensé pour une fois)
quelque chose de nouveau semble remonter des tréfonds de mon cerveau réparé.
Je m'empresse de fixer dans la boîte cette petite nouvelle phrase avant que je ne l’oublie.
Ça n’est pas très long mais ça existe.
C’est déjà ça.

Alors cette fois, je ne vous montrerai pas les diverses tentatives.
Vous avez déjà vu une partie de mes pérégrinations quand ce qui était dans ma tête avait du mal à descendre,
je ne vais pas vous infliger le second combat.
Mais vous pouvez aisément imaginer qu'à chaque essai, j'ai douté.
De mon corps, de ma créativité, de tas d'autres choses qui traînent sur mes épaules quand je tente de pondre,
et j'ai, comme bien souvent, eu la sensation que toutes ces phrases me semblaient avoir un goût de déjà dansé.

Bon, je partage avec vous cette image et dans quelques lignes vous verrez vous verrez la version que j’ai gardée.



16h,
je suis au cours d’idées de déplacements dansés.

C’est un peu décevant mais c’est déjà une bonne base.

Et ça n’est pas si mal pour une première fois.
J’ai bien mérité une petite pause sur le canapé du foyer.

D'autant que c'est l'heure de la béquille chimique qui m'aidera à tenir debout jusqu'à la fin du feuilleton du soir
(je crains que j'endorme en plein milieu mais une vague d'optimisme vient de m'emporter, ne la décevons pas).
Je gobe un cachet, avale une gorgée d'eau et me dirige vers le foyer.

Surprise quand j’ouvre la porte du studio ma bouteille à la main, une grande partie du personnel est là.

Administratif, artistique, technique,
c’est très rare que les trois équipes soient représentées au même moment dans ce même endroit.

Nathalie, mon interlocutrice privilégiée pour obtenir un studio dans la grande maison m’accueille avec un grand sourire.

Il y a aussi ma copine Dany, choréologue et répétitrice.

Elle m’explique la raison de ce rassemblement inhabituel.

Une minute de silence est organisée pour Richild Springer, qui a souvent donné des cours à la compagnie.
Hélas, elle nous a quittés.

Sa tumeur à elle était maligne et ne l’a pas épargnée.
Quelle sensation bizarre de retrouver tous ces personnes que je connais, qui sont au courant de ce que j’ai traversé, et qui s’apprêtent à partager la tristesse de la perte d’une artiste qui n’a pas eu ma chance.

J’ai très souvent eu ces derniers mois la sensation d’être un rescapé.

Cette sensation est plus présente que jamais à cet instant précis.

Contenir ses larmes.

Sourire.

Je suis vivant.



Vite ! Se replonger dans le travail.

Je retourne dans le studio et remets la musique.

Ma pause sera plus courte que prévue mais ça n'est peut-être pas plus mal.
Alors que je fais les cent pas dans le studio en quête d’inspiration, je me rends compte que mes mains continuent à danser.

Mon corps me propose un compromis à la récupération que je ne lui ai pas accordée en me suggérant une danse assis.

Vite ! Une chaise.

J ’improvise une petite suite de gestes, et comme pour tout ce que je viens de faire, je me sers de l’itération pour laisser des suites apparaître et s’inscrire dans mon corps.

J’aime bien cette danse.

Même je ne sais pas trop ce que je vais en faire.
Le lien avec le reste me paraît peu probable mais bon, c’est du matériel.

Je filme.


On verra bien si on s'en sert.

Alors là, c’est encore plus complexe.

Pour ce que j’ai dansé tout à l’heure, il a fallu que je borne l’espace pour ne pas être hors du champ de la caméra.

Là, le problème se situe aussi dans la troisième dimension.

Non seulement, l'appareil doit être à la bonne distance et à la bonne lumière pour que je puisse voir tous les détails des mains tout en permettant à mes bras d’aller où ils veulent sur le côté,

mais elle doit être à la bonne hauteur pour que l’on voit tous les mouvements même quand mes bras sont allongés vers le haut ou vers le bas.

Je me balade un peu partout dans la salle, empilant des éléments de décor de la compagnie qui m’accueille pour m'en servir de socle pour la caméra.
Un tasseau de bois sur la chaise, deux blocs de mousse, un bloc sur la chaise, sur l’autre chaise qui est plus basse …
Le premier essai n’est pas très concluant.


Je continue ma quête de l’espace idéal dans tous les coins du studio,
là.
Près des fenêtres.
Cela me semble bien.


Je pose les deux blocs de mousse surmontés de la petite pièce de bois dont la fonction première est de cacher les prises électriques.
Voilà.

Je peux m’asseoir et jouer avec mes bras.

(non non, pas de vidéo, pas encore … patience … encore quelques lignes)




16h50,
ça va suffire pour aujourd’hui.

C’est peu mais c’est déjà ça.



Jeudi, Anaïs sera là et ça sera autre chose.

Je lui transmettrai en priorité la danse qui est debout et puis nous retraversons toutes les choses qu’elle a partagées avec nos élèves en mon absence, en ma semi-présence, à mon presque vrai retour.

On a déjà ébauché une chose lors de notre participation au spectacle chez notre chère Caroline de Backstage à La Ciotat.
Il va « juste » falloir construire réellement, danser proprement, et diriger ma fidèle Anaïs pour qu’elle évoque tout ce que j’ai envie qu’elle nous dise.
(et là encore, les guillemets ...)

La recette va être bonne.

J’en suis sûr.
Enfin, je crois.
Du moins, je l’espère.


Voilà.
Maintenant vous pouvez voir en images, le résumé de ces deux heures de travail.
Ça n’est pas très long mais croyez-moi, de l’intérieur c’est vraiment beaucoup.








Commentaires

Enregistrer un commentaire