Un nouveau départ



Marseille, 16 décembre 2021

En ce jour bien particulier où j’étais dans un avion il y a exactement un an jour pour jour
(ce que je vous raconterai dans … un certain nombre d’articles), il fallait bien que je fasse quelque chose.
J’aurais pu simplement ouvrir une bouteille de champagne mais il se trouve que je n’en ai pas dans ma tanière.
Alors je me suis dit que, puisqu’il y a un an j’écrivais la première ligne d’un chapitre d’un épisode de l’épopée c2a que je ne vous ai pas encore raconté, autant justement commencer à partager avec cette histoire, aujourd’hui.


Nous voilà donc réunis pour une nouvelle aventure.

Pour commencer, je dois vous avouer que je ne suis pas encore content de l'aspect que revêt ce blog pour le moment.
Il se trouve que monsieur Google a décidé de proposer des choses plus modernes qui ont la mauvaise idée de ne pas forcément faire ce que je veux quand je leur demande.
J'ai déjà résolu un souci de photos floues, mais je bataille sur le reste.
Alors le temps que je trouve la solution la plus proche de mon envie, vous risquez de voir des changements de mise en page de temps à autre.

Ensuite, si vous découvrez le feuilleton, il faut que vous sachiez qu’il y a déjà eu un certain nombre de saisons dans la saga.
Elles ont chacune été racontées dans un blog.

c2a à Taïwan quand j’ai mis mes pieds sur l’île en 2011,

« notre Sisyphe jour après jour » pour ma résidence à Taipei en vue d’une création qui n’a finalement jamais vu le jour,
puis « la Septième Nuit de la Septième Lune » avec l’apparition de deux héros récurrents Cheng Wei et Wan Chu,
« In Wei », la saison la plus … enfin la moins agréable,
et enfin « les Chroniques Formosanes » avec deux nouvelles têtes d’affiche, Anaïs et Mike, et tout un tas de seconds rôles très attachants.


Ces chroniques, que j’ai seulement fini d’écrire il y a quelques semaines, se sont achevées en septembre 2018.
Elles ont été …. comme je l’ai décrit dans le blog
(vous pouvez au moins faire l’effort de lire l’épilogue, en plus, il y a la vidéo du spectacle en prime)
Mais après cette histoire-là moi, je ne me sentais plus de continuer.

Mon corps me disait des choses que je ne comprenais pas vraiment et mon esprit baignait dans une certaine lassitude de me battre contre tout un tas de choses qui n’ont rien à voir avec l’acte de création artistique mais qui souvent prennent le pas sur lui.

Jusqu'à la rédaction des premiers textes de ce blog sur ma tablette, j’avais comme souvenir qu’à partir de ce fameux mois de septembre d’il y a trois ans, le break était acté, officiel et qu’un premier orteil avait été plongé dans un grand lac de remise en question.
Mais en relisant mes notes, je me suis aperçu que l’enthousiasme de toute l’équipe après ces merveilleuses représentations taïwanaises, avait été assez fort pour que je me laisse prendre à l’idée d’une nouvelle chose.

Dès le mois suivant, j’ai demandé à mes amis formosans s’ils connaissaient des poèmes ou des lettres qui seraient assez inspirantes pour être chorégraphiées.
En était sortie une lettre sous forme de poème, écrite par un certain Xu Zhi Mo, qui rentre en Chine après ses études à Cambridge.

Une chose lyrique à souhait proposée par Cheng Wei, à qui cela serait très bien allé.
Si cet auteur est assez peu connu de ce côté du monde (en tous cas moi je n'en avais jamais entendu parler), la plupart des sinophones ont récité au moins un de ses poèmes.
Mon petit frère de l'est dansant sur un texte très connu dans son pays ?
Pourquoi pas ? Mais à quelles fins ?
Le projet de l’époque devait être particulièrement flou vu que je l’ai oublié.
En tous ça, cette lettre semblait être un bon départ pour une chose possiblement jolie, qui me permettait de jeter une nouvelle passerelle entre cette culture et mon univers.

J’avais donc en tête un projet probable,

mais mon corps, qui avait dû réaliser que je n’avais pas compris ses messages d’alerte, est devenu plus radical dans sa communication.

Ceux qui ont suivi l'aventure précédente le savent déjà (quand je vous dis qu'il faut lire l'épilogue),
tout s’est arrêté bien soudainement.

18 novembre 2018,
un interne des urgences de l’hôpital d’Aix-en-Provence, dénué de toute empathie, m'a annoncé d'un ton détaché : « Kyste, tumeur, ou adénome … on ne sait pas encore mais en tous cas on vous garde »

Deux jours après, j’étais sur billard et on m’enlevait un adénome hypophysaire d’une taille assez conséquente pour qu’on ait recours à de la vraie chirurgie.

Les six mois qui ont suivi l’opération m’ont fait l’effet d’une tempête sans accalmie.

Un peu comme si je faisais la transat en solitaire et que je restais bloqué sur mon bateau dans les quarantièmes rugissants.

(je n’ai jamais tenu la barre de quelqu’embarcation que ce soit mais c’est ce que j’imagine)

Un seul et unique cap : retrouver une vie à peu près normale, en pouvant rester debout et d’humeur égale.

Puisque je suis en plein filage de métaphore, là, je n’étais plus un navigateur mais plutôt une voiture pour laquelle on cherchait désespérément le bon réglage.

Un mois après l’opération, je retrouvai mes élèves dans les studios où j'officiais avant toute l'histoire.

C’était la semaine de Noël.
(et donc exactement il y a trois ans ! Vous voyez qu’il fallait que je publie aujourd’hui)
La première idée était de passer souhaiter de bonnes fêtes et rassurer tout le monde sur mon état.
Mais comme j’avais l’impression de me sentir mieux, j'ai dit à Anaïs que je ferais peut-être une nouvelle variation de fin de cours, lui laissant le soin d'assurer la barre comme elle l’avait fait (et particulièrement bien fait !) en mon absence.
Finalement, j’ai donné tous les cours de cette semaine, en entier, de la première à la dernière seconde …
et je me suis écroulé comme une bouse jusqu’au mois de janvier.
Annulation de stages prévus juste avant les vacances de Noël, j’avais repris un peu trop vite et un peu trop fort.

Il aurait fallu que je donne mes cours assis mais ça … ça n’est toujours pas moi 

(le sera-ce un jour ? j’en doute vraiment).


J’ai commencé l’année 2019 fragile comme jamais, en me battant très souvent pour juste rester debout.
Et avec ce genre de maladie, où à prime abord rien ne se voit, ça se complique très rapidement.

Un exemple?
Comment expliquer dans un bus qu’un gaillard comme moi doit s’asseoir le plus vite possible ?
Alors on fait semblant d’aller bien, on montre que l’on est plus fort que ce que l’on subit  … mais on laisse émerger de temps à autre, quelques faiblesses, soit parce qu’on n’en peut plus, soit parce qu’il faut rappeler à tout le monde que oui, même s'il n'y a ni pansement, ni plâtre, ni béquilles, on est encore totalement convalescent.

Globalement, les choses se sont bien passées mais ont rarement été très agréables.
J’ai eu très souvent des coups de pompe et j'ai même fait quelques débuts de malaises.
Un fameux à la gare de La Ciotat, où la dame du guichet a couru au distributeur automatique m'acheter une bouteille d'eau, et un autre pendant un cours où pour la première fois de ma vie, j'ai vu Anaïs vraiment, mais vraiment, inquiète.
(bon, il faut dire que j’avais cru être capable d’enchaîner une heure et demi de gesticulation après un check-up où on m’avait pris quelques flacons de sang toutes les quatre heures … c’était un peu risqué).

En plus, mon système hormonal complètement déréglé (mais vraiment déréglé hein!), a jeté hors des tiroirs l’hypersensibilité que j’avais appris à bien ranger dans les replis de ma carcasse, la laissant s'exprimer librement, me rendant plus lucide que jamais sur tout ce qui m’entourait, tout ce qui interagissait avec ce qui restait de moi.

Certains comportements de collègues, d’amis, certaines phrases anodines sont soudain devenues lourdes de sens, révélant des tas de faux semblants, des cortèges d’hypocrisie plus ou moins consciente, mais aussi des marques d’affection pour le moins inattendues.
J’ai nagé en eaux troubles tentant comme je pouvais de garder ma tête hors de l’eau.
(oui j’en suis revenu au domaine aquatique finalement)

Tout ça m’a amené aux beaux jours, loin de toute sérénité, avec bien peu de bonnes nouvelles à vivre.


Et puis Sophie Belmonte m’a contacté.

Et vous ne la connaissez pas.

Alors Sophie Belmonte est professeure de danse jazz au conservatoire de Marignane.

Elle m’invite régulièrement pour des interventions auprès de ses élèves.

Pour cette saison 2018-2019, le conservatoire avait été impliqué dans un projet sur toute une circonscription d’écoles primaires du département des Bouches-du-Rhône, un projet mêlant plusieurs disciplines artistiques.

Tout projet (ou presque) impliquant un rendu, les élèves avaient exposé des œuvres réalisées avec des plasticiens et ils avaient été invités à assister à des spectacles.

Un concert de musique et un spectacle de danse.

L'association à l'origine du projet avait d’abord contacté quelqu’un de très connu dans la région, mais cette grande compagnie a eu la merveilleuse idée de ne pas lui répondre (probablement en raison de la taille du budget qui ne correspondaient pas à leurs standards …) alors Sophie a pensé à moi.
Quelle belle idée elle a eu là !
Car cela nous a permis de danser à nouveau ces fameuses Chroniques.
Alors il a fallu adapter la pièce parce que la demande était un spectacle de moins d’une heure, mais ça tombait plutôt bien parce qu’hélas, Wan Chu et Cheng Wei n’ont pas pu être des nôtres (mon jeune collègue a bien tenté de récupérer une subvention exceptionnelle mais … je crois qu’il n’y a que lui qui y a cru)

Six mois après mon hospitalisation, après un rapide retour par les studios du Pavillon Noir et ceux de l'école de danse d'Aubagne, j’étais donc de retour sur scène aux côtés de la fidèle Anaïs et de ce cher Mike dans une version courte des Chroniques.
Pour les danses d’ensemble (on ne pouvait quand-même pas priver ces jeunes spectateurs de la scène du scooter par exemple, ou de l'émouvant final), j’ai fait appel à Carole Soler, une danseuse qui m’invite régulièrement chez elle comme le fait Sophie.

Certains d'entre vous se souviennent peut-être que la dernière fois que je suis allé hanter son studio, nous étions justement en pleine création (je l’ai évoqué ici)
Carole, qui est surtout professeur de danse, est donc redevenue danseuse.

Elle s’est plongé avec délice (et quelques agacements …) dans l’univers de la maison et s’en est ma foi très bien sortie.


J'ai retrouvé quelques souvenirs dans ma photothèque





Cette représentation, avec de bien jolis retours de ce jeune public, a permis à mes amis de relancer la machine à « encore »
Fred m’a demandé tout à fait innocemment quand est-ce que je commençais la prochaine pièce, je ne sais plus ce qu’a dit Mike mais il n’a pas dû beaucoup s’éloigner du sujet …
Mon corps semblant plutôt bien vivre la convalescence, je me suis remis à réfléchir …


8 juin 2019,
anniversaire d’Anaïs.
(et aussi de mon amie Soussou, dont je vous ai parlé ici et là, notamment pendant notre résidence à Martigues, mais restons sur le cas de la jeune fille aux cheveux rouges)

Je voyais la danseuse le soir-même et n’avait aucun cadeau à lui offrir.

Depuis que je la connais, j'allais habituellement piocher du côté des boucles d’oreilles ou des ustensiles permettant de gérer élégamment sa chevelure opulente.
Certains événements exceptionnels lors des deux derniers crus, m'avaient permis d'échapper à la règle.
L’an dernier, elle avait trente ans (ne lui dites pas que je vous ai dit son âge) et elle nous avait prévenus qu'il ne fallait absolument pas en parler, j'ai obtempéré.
Il y a deux ans, cela avait été facile :
ce jour-là, nous dansions le duo au thé pour la première fois et de ce fait, elle entrait officiellement dans la compagnie.
Pour le final de cette soirée, j’avais fait chanter le public du théâtre des Chartreux en son honneur.


Cette année 2019, nous n’étions pas sur scène, ça n'était pas non plus un chiffre rond et je ne pouvais plus lui faire le coup habituel des accessoires sans que cela officialise définitivement mon manque d’imagination pour ce genre d’occasion.
Je n’allais sûrement pas m’aventurer dans le domaine ô combien délicat des fringues avec une jeune femme aussi exigeante à ce sujet.
Alors comme j’étais dans une boulimie d’écriture semblable à celle dans laquelle je suis là maintenant tout de suite (ce mois-là, j’avais quand-même écrit, relu et publié douze articles du blog précédent en un mois), j’ai envoyé à ma fidèle amie une lettre, où je lui dis à mots à demi couverts, tout le bonheur que j’ai de l’avoir à mes côtés, et la remercie de me supporter tel que je suis, surtout ces derniers mois.

Tiens, une lettre qui pourrait être dansée …
avec la lettre de Xu Zhimo sur son départ de Cambridge,
et puis … cette lettre que j’ai écrit à l’automne à propos de mon envie de déposer les armes
(dont je vous ai parlé dans l’épilogue des Chroniques … je vous avais dit qu’il fallait le lire),
voilà donc trois lettres qui déjà pourraient faire l’objet de …
Et mes amis qui me disent que …
Alors …

Alors, il y a aussi cette envie qui traîne depuis un temps certain de me replonger dans certains de mes projets que j’estime être inaboutis.
Certains l’ont vraiment été d’ailleurs, faute de théâtre ayant eu envie de nous soutenir.
Mais c’est à d’autres que je pense.
Ceux qui, bien qu’ayant eu une concrétisation sur scène m’ont laissé un goût d’inachevé.
Nous avions eu la chance de reprendre « ma collection particulière » qui mêlait danse et peinture, en transformant la pièce en une conférence dansée, ce qui m’avait permis de fermer cette aventure sereinement.
Il me restait cette autre pièce, plus ancienne, « Silence radio », qui était aussi une passerelle entre deux arts mais cette fois-là c’était la littérature … épistolaire.
Si j'avais dû écrire une observation à propos de cette création, comme on le fait pour un devoir d'école, cela aurait été :
travail bâclé.

Voilà.

L’idée est là.
Creuser à nouveau ce sillon.


L’équipe est dans les starting-blocks.

J’ai déjà quelques lettres.

Mais …

Il y a moi
(je crois avoir déjà écrit ça quelque part ... lisez-le je vous dis)
Moi avec mes doutes accrus par la maladie,
et mon corps pas moins vieillissant qu’avant, endommagé de nouveaux dommages.
Vais-je pouvoir tenir debout jusqu’au bout ?
Je sens bien dans les cours que, même si je sais donner le change, de l’intérieur, c’est encore bien laborieux.
Il y a eu le malaise dont je vous parlais tout à l'heure, et aussi toutes ces fois où je suis arrivé devant chez moi en me demandant comment j’allais faire pour arriver au troisième étage.

En ce mois de juin 2019, j’en étais plus ou moins aux mêmes questionnements qu’à la fin de l’été précédent avec un corps encore plus amoindri.

Alors comme quelques mois plus tôt, j'ai décidé de ne pas décider.
Je n’ai pas écrit de nouveau projet.
Pas encore.


Dimanche 23 juin 2019,
je sais que je vais partir à Taïwan,
et profiter d’être loin pour me poser.
Pour réfléchir calmement à tout ça.
Pour de bon.

Mais j’allume l’ordinateur et me lance dans une composition musicale.
Pour le plaisir de créer, j'ai décidé d'enrichir le cadeau d’Anaïs en transformant sa lettre en solo.
Et il me faut une musique en soutien, en écrin.
Ce solo, je le veux comme un résumé de ce qui nous lie, de cette année de tourmente, de ce qu’elle est à mes yeux, et de ce que je veux que l’on voit d’elle.

Je veux plein de choses dont il ne restera peut-être rien au final.
On s’en servira … ou pas.

Elle pourra peut-être le danser dans un autre cadre.
Mais l’envie d’essayer est bel et bien là, 
alors me voilà à nouveau au bord du précipice, me disant cette phrase que vous avez lu si souvent :

On verra bien …





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