20/07/19 - 3 - Taïwan - été 2019 - dîner avec Wan Chu et Jim
autour d'un bon dîner,
les rassurer sur ce qui s'est passé,
et cacher ses doutes.
Wan Chu est dans mes bras, ses pieds se soulèvent du sol.
Je resterai bien trente vraies secondes comme ça.
Juste à la serrer très fort.
Cela me rappelle notre premier duo dans la Septième Nuit version française, je la soulevais du sol exactement de la même manière.
Allez, je partage à nouveau avec vous cet extrait de la pièce.
Ce que je viens de vous raconter, c’est ce qui se passe dans le tout premier porté
(on est quand-même allé un tout petit peu plus vite que sur scène)
« tu as l’air en forme !
- et bien … je suis en forme maintenant …
- tu as maigri ! » me dit-elle en me touchant le ventre.
Et oui, vivre avec une tumeur a quelques avantages.
J’ai presque retrouvé le physique que j’avais quand elle m’a rencontré il y a six ans.
Nous sommes, comme à chaque fois, bien contents de nous retrouver.
Peut-être plus encore cette fois.
Quand je regarde son regard, j’y lis du soulagement.
Mon amie a été inquiète.
Inquiète de ce qui m’est arrivé,
de savoir dans quel état elle allait me retrouver,
de ne pas savoir comment réagir si j’avais été différent, affaibli …
De me voir faire l’idiot comme avant, et en plutôt bonne forme, semble l’avoir rassurée.
« Et Jim ?
- il avait oublié son portefeuille, il nous rejoindra au restaurant »
Ils sont incapables d’être à l’heure quand on sort.
C’est fou quand-même.
En tous cas ça l’est pour moi.
Si je devais être plus à l’heure à un moment qu’à un autre, mon ensemble corps-esprit opterait, à l’insu de mon plein gré, pour un soir comme celui que je suis en train de partager avec vous,
et je serais bien d’accord avec lui.
Plus personne à attendre, je suis mon amie vers le lieu qu’elle tient à me faire découvrir.
Elle m’en avait montré des photos l’an dernier lors de mon séjour pendant les fêtes du nouvel an chinois.
Nous allons du côté de Pier 2.
Alors Pier 2, vous connaissez.
C’est cette partie du port longtemps restée en friche que la ville avait décidé de transformer en zone culturelle.
Je vous en ai parlé très souvent, notamment à propos de cette exposition.
Pendant que j’étais rentré en France, l’opération de rénovation a continué vers d’autres anciens docks jusqu’à avoisiner la partie de Gushan que nous sommes sur le point de quitter.
La jetée au bord de laquelle, il y a quelques temps, accostaient des cargos, a été aménagée pour accueillir les touristes ainsi que les habitants de Kaohsiung en balade, devenant le lieu de promenade à la mode.
Les seuls bateaux qui font dorénavant une halte à cet endroit sont ceux qui proposent une visite le port.
Il y a même une opération commerciale qui permet de venir dîner après avoir vu le soleil se coucher à Cijin.
Wan Chu a raison.
Il faut absolument que je vois ça.
Nous laissons donc la station où le métro et le tramway se rencontrent et nous nous dirigeons vers le port par un joli chemin piétonnier en bois qui slalome entre les anciennes voies ferrées qui transféraient les marchandises du port à la gare ferroviaire.
Ce passage nous mène directement à la fameuse jetée à la mode.
La transformation est, je dois dire, particulièrement réussie.
Les anciens docks abritent maintenant des magasins, des bars et des restaurants.
De longs bancs permettent aux promeneurs de regarder les tankers aller s’abriter dans les bassins plus à l’est.
On a aussi une très belle vue sur le chenal entre Gushan et Cijin.
Les couchers de soleil doivent y être très intéressants.
Il faudra que je revienne prendre des photos.
(alors là, les plus perspicaces d'entre vous se demandent pourquoi j'ai écrit cette phrase vu qu'il y a une photo plutôt jolie en début d'article mais comme ils sont perspicaces, ils ont dû sûrement trouver par eux-mêmes que ce premier soir je n'ai pas pensé à dégainer quelque appareil que ce soit, tout ému que j'étais de retrouver mes amis,
alors je dois leur confesser que la photo de couverture n’a pas été prise ce jour là … mais exactement un mois après)
Wan Chu s'arrête.
Je pense que c'est là que nous allons passer une partie de la soirée.
« tu veux manger dehors ? »
Cela me paraît une évidence mais visiblement ça ne l’est que pour moi.
La vie en terrasse n’est décidément pas taïwanaise.
Heureusement que cette chère Wan Chu se souvient qu’elle accueille un français.
« si ça te va, je préfèrerais »
Comme nous sommes les seuls à avoir décidé de manger dehors, nous avons l’embarras du choix du lieu où nous allons nous poser.
Il fait nuit, la vue n’est plus très importante, mais toutes les tables sont aménagées différemment.
Wan Chu opte pour l’endroit où les sièges sont les plus confortables.
Les cartes ne sont pas arrivées que la question que j’attendais arrive :
« alors ? qu’est-ce qui s’est passé ? »
Je m’apprête à commencer l’histoire quand Jim arrive.
(parfait … je n’aurai pas à la raconter deux fois)
La migraine, les urgences du premier hôpital, le scanner, le premier verdict, les urgences du second hôpital, l’IRM, le second verdict, le cinquième étage,
l’opération (avec la réponse à la question que tout le monde se pose quand on me voit sans traces de quoi que soit : mais par où sont-ils donc passés ?),
les péripéties post-opératoires, le neurochirurgien peu communiquant, le changement de service, les médicaments, l’hiver chaotique, le printemps en dents de scie.
Je n’ai pas tous les termes techniques anglais mais eux non plus.
On se comprend comme on peut, comme d’habitude.
Et ce que je lis dans leurs yeux m’émeut.
Il y a tellement de compassion.
L’ambiance du restaurant est très agréable.
On se croirait plus à Vancouver qu’à Taipei.
(même si je n'ai jamais mis les pieds à Vancouver)
Je comprends que mes amis, qui ont vécu au Canada, aiment y venir de temps en temps.
La cuisine est à l’image du lieu.
Plus occidentale que locale.
Mais il y a quelques plats asiatiques pour les irréductibles.
Ce que Wan Chu aime par dessus tout dans l’endroit, c’est leur grand choix de bières …
« I became a real alcoholic »
Je ris.
J’ai quand-même un peu honte parce que je suis grandement responsable de la situation.
Cela dit ils ont l’air de très bien vivre …
La façon de partager notre dîner ressemble au style du restaurant.
On partage les entrées, à la taïwanaise,
mais on prend chacun un plat de résistance, que l’on fait éventuellement goûter aux amis, à la française.
Wan Chu me demande des nouvelles de Jennifer et des français qu’elle connaît.
Le couple me raconte leur voyage à travers l’Europe après les représentations françaises.
Bien que la France ait leur préférence, ils gardent un bon souvenir de l’Italie malgré leurs mésaventures autoroutières.
Depuis le temps vous avez sûrement oublié : mes amis touristes avaient pris l’autoroute à contre-sens, la nuit.
Ils n’ont pas eu d’accident mais les carabiniers n’avaient pas du tout apprécié leur petite erreur.
C’est peut-être pour ça que la France reste en tête dans la liste de leurs beaux souvenirs.
Mais je sens qu’il y a d’autres choses.
Ils ont des étoiles dans les yeux quand ils me parlent de Paris en amoureux.
Ils se souviennent des fromages, des vins, de nos dîners.
Nous avons réussi à leur faire aimer le pays.
(et bien que je ne sois pas très chauvin, cela me fait rudement plaisir)
Wan Chu me confie que lors de notre visite en 2016 pendant la création française de « In Wei » (que je vous ai raconté en détails ici), elle avait fait un vœu en visitant Notre-Dame : celui de revenir au même endroit avec Jim.
Son vœu a été exaucé.
Je me demande ce qu’Anaïs a demandé à l'arbre à vœux quand nous sommes allés à Fo Guan Shan.
On vient ensuite à parler du projet.
Je lui fais part des mes doutes au printemps (mais lui cache que tout n’est pas encore réellement acté dans ma tête).
Elle est triste que j’aie eu perdu l’envie.
« J’aurais aimé être là pour t’encourager »
Adorable Wan Chu.
Je ne pense pas que cela aurait changé grand chose si elle m’avait accompagné pendant ces mois de crises mais c’est tellement gentil d’en avoir le souhait.
Pensant changer de sujet, elle me parle du prochain spectacle auquel elle participe :
« C’est très physique ! Maintenant j’ai de la puissance, j'ai même des tablettes de chocolat ! »
Jim et moi rions aux éclats.
Je demande quand-même à voir à quelle point sa puissance s’est accrue, elle qui semble toujours si fragile, et dont l’appétit n'a toujours pas dépassé la capacité de celui d’un oiseau.
Le spectacle aura lieu en septembre à Kaohsiung mais elle a une date dans le nord du pays au mois d’août.
Cela risque de compliquer le planning de nos répétitions.
Je commence à m’inquiéter quant à la réalisation de notre projet, pour l’instant au stade embryonnaire, voire hypothétique … et je le suis totalement quand elle m’annonce ce que Cheng Wei a oublié de me dire :
il va reprendre le chemin de l'école pour être officiellement diplômé en études chorégraphiques de la Taipei National University of Arts, la fameuse TNUA.
Nous avions discuté plusieurs fois du fait que cette université soit une clé pour ouvrir des portes dans les circuits de subventions du pays et moins prosaïquement, pour faire partie du paysage culturel taïwanais.
Certains des professeurs de la prestigieuse faculté faisant un peu la pluie et le beau temps dans la météo chorégraphique locale, il fallait qu’il les côtoie de plus près.
Mais … j’ai la sensation que cela va prendre beaucoup de temps et d’énergie à notre ami.
Et si cette possibilité d'entrée dans le réseau l’empêche d’être complètement avec nous, cela me plait moins.
Pendant que je parle avec Wan Chu de l’intérêt de rejoindre cette institution, ma balance intérieure penche vers le « on annule tout » pour ce qui est de notre création, avec tout un cortège de pensées autour du thème « à quoi bon m’encourager de continuer si au bout du compte vous ne me soutenez pas ? »,
mais je m’efforce autant que possible de chasser ce qu’il y a de plus noir dans ces idées pendant le reste de ce dîner, qui est, malgré tout, le premier de mon séjour, dans un endroit bien sympathique, entourés de gens qui m’aiment,
Je sais pourtant que très bientôt, une vague de pensées morose reviendra me hanter.
22h,
On lève le camp.
Wan Chu insiste pour m’inviter.
Et c’est vraiment différent des fins de repas habituelles.
Elle ne veut pas simplement être la gagnante de la classique course à l’addition taïwanaise, en faisant semblant d’aller aux toilettes son portefeuille à la main.
Là, elle ne s’en cache même pas.
Elle me le dit avec beaucoup de tendresse.
C’est un cadeau.
Un vrai cadeau qu’elle veut me faire.
On fait une petite balade digestive dans la nouvelle zone qui décidément me plaît bien.
Le bruit de l’eau, les docks agréablement éclairés, le calme qui y règne, même quand c’est plutôt animé comme ce soir, me donnent envie d’y retourner.
Je sens que je vais passer un certain nombre de couchers de soleil le long de cette jetée …
En plus, comme souvent ici, ils ont gardé de la verdure.
Des arbres, des bouts de gazons.
Quand on pense à tous les aménagements marseillais, totalement minéraux, dans cette ville où le soleil règne presque sans partage, les décideurs auraient de quoi s'inspirer en venant ici.
D'ailleurs, je me demande où en est ce projet de jumelage entre Marseille et Kaohsiung, qui avait été évoqué lors de notre visite au bureau de Taipei en France il y a trois ans.
Je n'en ai plus jamais entendu parler ...
Retour à la correspondre métro tramway de Sizhiwan.
La dernière rame du « light rail » comme il est appelé ici, vient de partir.
Et oui, si le métro fonctionne jusqu’après minuit, le tramway qui a pour l’instant une utilité essentiellement touristique s’arrête vers 22h.
Jim propose à Wan Chu de rentrer en vélo.
La jeune femme lui répond que c’est impossible parce qu’il y a une nouvelle loi qui interdit de conduire un vélo en état d’ébriété.
Jim ne semble pas du tout sûr de l’existence de la chose,
(en fait, nous ne sommes pas dupes, Wan Chu n’a pas envie de pédaler alors elle a trouvé cette excuse pour le moins créative)
mais pour prouver à sa compagne qu’ils ne sont pas assez saouls pour ne pas rentrer en deux roues, il lui fait faire les exercices de contrôle que l’on demande aux conducteurs ivres.
On rit.
Beaucoup.
Finalement, Wan Chu gagne
(évidemment … il ne peut pas lui résister)
Nous prenons tous les trois le métro, on se quittera à la correspondance de Formosa.
Alors que nous sommes sur le quai et qu’une rame arrive, Jim demande une dernière fois à sa compagne si elle ne préfèrerait pas une balade à l’air frais tous les deux en vélo.
Wan Chu hésite.
« Ça aurait pu être agréable finalement ... »
Je l’engueule :
« Maintenant que vous avez acheté des tickets et que l’on est sur le quai, finalement tu dis oui ? »
On rit.
Encore.
Et on monte dans le métro.
À l'approche de Formosa boulevard, nous retrouvons le plaisir d’entendre le nom de la station annoncé en quatre langues, dont la troisième en hakka est toujours aussi euh …
En fait, la dame éructe la traduction sur un ton tellement exaspéré que l’on a l’impression que ça fait quatre fois qu’on lui demande quelle est le nom de l'endroit où nous sommes sur le point d'arriver.
Bien sûr, cela nous fait rire.
Comme à chaque fois.
Nous sommes sur le quai de la ligne rouge.
Ma rame arrive la première.
Je n’ai pas envie de quitter mes amis.
Je reste jusqu’à ce que la leur arrive.
J’ai tout mon temps de toute façon.
Ils quittent donc Formosa les premiers.
Je retourne à mon nouveau chez moi par le même chemin qu’à l’aller avec Depeche Mode entre les deux oreilles.
En rejoignant Janguo road, je vois des petites rues sur la gauche.
Il doit sûrement y avoir un raccourci.
J’essaierai un de ces jours.
Premiers achats dans un des Seven Eleven du quartier.
Je prends une bonbonne d’eau et de quoi boire en rentrant.
(alors oui, je vous entends d’ici, je pourrais boire de l’eau mais vous avez très bien compris de quoi je parle)
Hélas, il n’y a pas de bière à l’ananas, et vous vous souvenez peut-être de l’amour inconditionnel que j’ai pour ces jolies canettes.
Je me rabats sur sa cousine à la mangue.
Ça sera tout de même bien agréable pour cette première soirée dans mon nouveau chez moi.
23h08,
(c’est précis hein !)
je suis de retour dans mon deuxième étage où j’adopte à nouveau la position laissée quelques heures plus tôt : couché sur le grand lit le bouton du ventilateur à portée de pied.
Mon esprit entre dans une de ces phases d’ébullition que je connais bien.
Les questions fusent.
Est-ce qu’ils ont vraiment réalisé que l’on allait commencer une nouvelle création ?
Est-ce que je décide tout de suite que ça ne se fera pas ?
Mais pourquoi m’ont-ils encouragé à me lancer à nouveau alors ?
À moins qu’ils imaginent que ça sera pour plus tard ?
Mais si c’est le cas, pourquoi ils ne me le disent pas ?
Peut-être que, comme bien souvent, je m’inquiète pour rien ?
Jeux ridicules,
feuilleton québécois,
discussion avec la France,
j’essaie d'évacuer ces idées qui, comme prévu, n’ont pas manqué d’envahir mon cerveau, dont la convalescence n’a pas vraiment besoin de complications supplémentaires.
1h20,
Extinction des feux.
Ah ! La lumière est dehors.
Il va falloir que je m’habitue.
Plus personne à attendre, je suis mon amie vers le lieu qu’elle tient à me faire découvrir.
Elle m’en avait montré des photos l’an dernier lors de mon séjour pendant les fêtes du nouvel an chinois.
Nous allons du côté de Pier 2.
Alors Pier 2, vous connaissez.
C’est cette partie du port longtemps restée en friche que la ville avait décidé de transformer en zone culturelle.
Je vous en ai parlé très souvent, notamment à propos de cette exposition.
Pendant que j’étais rentré en France, l’opération de rénovation a continué vers d’autres anciens docks jusqu’à avoisiner la partie de Gushan que nous sommes sur le point de quitter.
La jetée au bord de laquelle, il y a quelques temps, accostaient des cargos, a été aménagée pour accueillir les touristes ainsi que les habitants de Kaohsiung en balade, devenant le lieu de promenade à la mode.
Les seuls bateaux qui font dorénavant une halte à cet endroit sont ceux qui proposent une visite le port.
Il y a même une opération commerciale qui permet de venir dîner après avoir vu le soleil se coucher à Cijin.
Wan Chu a raison.
Il faut absolument que je vois ça.
Nous laissons donc la station où le métro et le tramway se rencontrent et nous nous dirigeons vers le port par un joli chemin piétonnier en bois qui slalome entre les anciennes voies ferrées qui transféraient les marchandises du port à la gare ferroviaire.
Ce passage nous mène directement à la fameuse jetée à la mode.
La transformation est, je dois dire, particulièrement réussie.
Les anciens docks abritent maintenant des magasins, des bars et des restaurants.
De longs bancs permettent aux promeneurs de regarder les tankers aller s’abriter dans les bassins plus à l’est.
On a aussi une très belle vue sur le chenal entre Gushan et Cijin.
Les couchers de soleil doivent y être très intéressants.
Il faudra que je revienne prendre des photos.
(alors là, les plus perspicaces d'entre vous se demandent pourquoi j'ai écrit cette phrase vu qu'il y a une photo plutôt jolie en début d'article mais comme ils sont perspicaces, ils ont dû sûrement trouver par eux-mêmes que ce premier soir je n'ai pas pensé à dégainer quelque appareil que ce soit, tout ému que j'étais de retrouver mes amis,
alors je dois leur confesser que la photo de couverture n’a pas été prise ce jour là … mais exactement un mois après)
Wan Chu s'arrête.
Je pense que c'est là que nous allons passer une partie de la soirée.
« tu veux manger dehors ? »
Cela me paraît une évidence mais visiblement ça ne l’est que pour moi.
La vie en terrasse n’est décidément pas taïwanaise.
Heureusement que cette chère Wan Chu se souvient qu’elle accueille un français.
« si ça te va, je préfèrerais »
Comme nous sommes les seuls à avoir décidé de manger dehors, nous avons l’embarras du choix du lieu où nous allons nous poser.
Il fait nuit, la vue n’est plus très importante, mais toutes les tables sont aménagées différemment.
Wan Chu opte pour l’endroit où les sièges sont les plus confortables.
Les cartes ne sont pas arrivées que la question que j’attendais arrive :
« alors ? qu’est-ce qui s’est passé ? »
Je m’apprête à commencer l’histoire quand Jim arrive.
(parfait … je n’aurai pas à la raconter deux fois)
La migraine, les urgences du premier hôpital, le scanner, le premier verdict, les urgences du second hôpital, l’IRM, le second verdict, le cinquième étage,
l’opération (avec la réponse à la question que tout le monde se pose quand on me voit sans traces de quoi que soit : mais par où sont-ils donc passés ?),
les péripéties post-opératoires, le neurochirurgien peu communiquant, le changement de service, les médicaments, l’hiver chaotique, le printemps en dents de scie.
Je n’ai pas tous les termes techniques anglais mais eux non plus.
On se comprend comme on peut, comme d’habitude.
Et ce que je lis dans leurs yeux m’émeut.
Il y a tellement de compassion.
L’ambiance du restaurant est très agréable.
On se croirait plus à Vancouver qu’à Taipei.
(même si je n'ai jamais mis les pieds à Vancouver)
Je comprends que mes amis, qui ont vécu au Canada, aiment y venir de temps en temps.
La cuisine est à l’image du lieu.
Plus occidentale que locale.
Mais il y a quelques plats asiatiques pour les irréductibles.
Ce que Wan Chu aime par dessus tout dans l’endroit, c’est leur grand choix de bières …
« I became a real alcoholic »
Je ris.
J’ai quand-même un peu honte parce que je suis grandement responsable de la situation.
Cela dit ils ont l’air de très bien vivre …
La façon de partager notre dîner ressemble au style du restaurant.
On partage les entrées, à la taïwanaise,
mais on prend chacun un plat de résistance, que l’on fait éventuellement goûter aux amis, à la française.
Wan Chu me demande des nouvelles de Jennifer et des français qu’elle connaît.
Le couple me raconte leur voyage à travers l’Europe après les représentations françaises.
Bien que la France ait leur préférence, ils gardent un bon souvenir de l’Italie malgré leurs mésaventures autoroutières.
Depuis le temps vous avez sûrement oublié : mes amis touristes avaient pris l’autoroute à contre-sens, la nuit.
Ils n’ont pas eu d’accident mais les carabiniers n’avaient pas du tout apprécié leur petite erreur.
C’est peut-être pour ça que la France reste en tête dans la liste de leurs beaux souvenirs.
Mais je sens qu’il y a d’autres choses.
Ils ont des étoiles dans les yeux quand ils me parlent de Paris en amoureux.
Ils se souviennent des fromages, des vins, de nos dîners.
Nous avons réussi à leur faire aimer le pays.
(et bien que je ne sois pas très chauvin, cela me fait rudement plaisir)
Wan Chu me confie que lors de notre visite en 2016 pendant la création française de « In Wei » (que je vous ai raconté en détails ici), elle avait fait un vœu en visitant Notre-Dame : celui de revenir au même endroit avec Jim.
Son vœu a été exaucé.
Je me demande ce qu’Anaïs a demandé à l'arbre à vœux quand nous sommes allés à Fo Guan Shan.
On vient ensuite à parler du projet.
Je lui fais part des mes doutes au printemps (mais lui cache que tout n’est pas encore réellement acté dans ma tête).
Elle est triste que j’aie eu perdu l’envie.
« J’aurais aimé être là pour t’encourager »
Adorable Wan Chu.
Je ne pense pas que cela aurait changé grand chose si elle m’avait accompagné pendant ces mois de crises mais c’est tellement gentil d’en avoir le souhait.
Pensant changer de sujet, elle me parle du prochain spectacle auquel elle participe :
« C’est très physique ! Maintenant j’ai de la puissance, j'ai même des tablettes de chocolat ! »
Jim et moi rions aux éclats.
Je demande quand-même à voir à quelle point sa puissance s’est accrue, elle qui semble toujours si fragile, et dont l’appétit n'a toujours pas dépassé la capacité de celui d’un oiseau.
Le spectacle aura lieu en septembre à Kaohsiung mais elle a une date dans le nord du pays au mois d’août.
Cela risque de compliquer le planning de nos répétitions.
Je commence à m’inquiéter quant à la réalisation de notre projet, pour l’instant au stade embryonnaire, voire hypothétique … et je le suis totalement quand elle m’annonce ce que Cheng Wei a oublié de me dire :
il va reprendre le chemin de l'école pour être officiellement diplômé en études chorégraphiques de la Taipei National University of Arts, la fameuse TNUA.
Nous avions discuté plusieurs fois du fait que cette université soit une clé pour ouvrir des portes dans les circuits de subventions du pays et moins prosaïquement, pour faire partie du paysage culturel taïwanais.
Certains des professeurs de la prestigieuse faculté faisant un peu la pluie et le beau temps dans la météo chorégraphique locale, il fallait qu’il les côtoie de plus près.
Mais … j’ai la sensation que cela va prendre beaucoup de temps et d’énergie à notre ami.
Et si cette possibilité d'entrée dans le réseau l’empêche d’être complètement avec nous, cela me plait moins.
Pendant que je parle avec Wan Chu de l’intérêt de rejoindre cette institution, ma balance intérieure penche vers le « on annule tout » pour ce qui est de notre création, avec tout un cortège de pensées autour du thème « à quoi bon m’encourager de continuer si au bout du compte vous ne me soutenez pas ? »,
mais je m’efforce autant que possible de chasser ce qu’il y a de plus noir dans ces idées pendant le reste de ce dîner, qui est, malgré tout, le premier de mon séjour, dans un endroit bien sympathique, entourés de gens qui m’aiment,
Je sais pourtant que très bientôt, une vague de pensées morose reviendra me hanter.
22h,
On lève le camp.
Wan Chu insiste pour m’inviter.
Et c’est vraiment différent des fins de repas habituelles.
Elle ne veut pas simplement être la gagnante de la classique course à l’addition taïwanaise, en faisant semblant d’aller aux toilettes son portefeuille à la main.
Là, elle ne s’en cache même pas.
Elle me le dit avec beaucoup de tendresse.
C’est un cadeau.
Un vrai cadeau qu’elle veut me faire.
On fait une petite balade digestive dans la nouvelle zone qui décidément me plaît bien.
Le bruit de l’eau, les docks agréablement éclairés, le calme qui y règne, même quand c’est plutôt animé comme ce soir, me donnent envie d’y retourner.
Je sens que je vais passer un certain nombre de couchers de soleil le long de cette jetée …
En plus, comme souvent ici, ils ont gardé de la verdure.
Des arbres, des bouts de gazons.
Quand on pense à tous les aménagements marseillais, totalement minéraux, dans cette ville où le soleil règne presque sans partage, les décideurs auraient de quoi s'inspirer en venant ici.
D'ailleurs, je me demande où en est ce projet de jumelage entre Marseille et Kaohsiung, qui avait été évoqué lors de notre visite au bureau de Taipei en France il y a trois ans.
Je n'en ai plus jamais entendu parler ...
Retour à la correspondre métro tramway de Sizhiwan.
La dernière rame du « light rail » comme il est appelé ici, vient de partir.
Et oui, si le métro fonctionne jusqu’après minuit, le tramway qui a pour l’instant une utilité essentiellement touristique s’arrête vers 22h.
Jim propose à Wan Chu de rentrer en vélo.
La jeune femme lui répond que c’est impossible parce qu’il y a une nouvelle loi qui interdit de conduire un vélo en état d’ébriété.
Jim ne semble pas du tout sûr de l’existence de la chose,
(en fait, nous ne sommes pas dupes, Wan Chu n’a pas envie de pédaler alors elle a trouvé cette excuse pour le moins créative)
mais pour prouver à sa compagne qu’ils ne sont pas assez saouls pour ne pas rentrer en deux roues, il lui fait faire les exercices de contrôle que l’on demande aux conducteurs ivres.
On rit.
Beaucoup.
Finalement, Wan Chu gagne
(évidemment … il ne peut pas lui résister)
Nous prenons tous les trois le métro, on se quittera à la correspondance de Formosa.
Alors que nous sommes sur le quai et qu’une rame arrive, Jim demande une dernière fois à sa compagne si elle ne préfèrerait pas une balade à l’air frais tous les deux en vélo.
Wan Chu hésite.
« Ça aurait pu être agréable finalement ... »
Je l’engueule :
« Maintenant que vous avez acheté des tickets et que l’on est sur le quai, finalement tu dis oui ? »
On rit.
Encore.
Et on monte dans le métro.
À l'approche de Formosa boulevard, nous retrouvons le plaisir d’entendre le nom de la station annoncé en quatre langues, dont la troisième en hakka est toujours aussi euh …
En fait, la dame éructe la traduction sur un ton tellement exaspéré que l’on a l’impression que ça fait quatre fois qu’on lui demande quelle est le nom de l'endroit où nous sommes sur le point d'arriver.
Bien sûr, cela nous fait rire.
Comme à chaque fois.
Nous sommes sur le quai de la ligne rouge.
Ma rame arrive la première.
Je n’ai pas envie de quitter mes amis.
Je reste jusqu’à ce que la leur arrive.
J’ai tout mon temps de toute façon.
Ils quittent donc Formosa les premiers.
Je retourne à mon nouveau chez moi par le même chemin qu’à l’aller avec Depeche Mode entre les deux oreilles.
En rejoignant Janguo road, je vois des petites rues sur la gauche.
Il doit sûrement y avoir un raccourci.
J’essaierai un de ces jours.
Premiers achats dans un des Seven Eleven du quartier.
Je prends une bonbonne d’eau et de quoi boire en rentrant.
(alors oui, je vous entends d’ici, je pourrais boire de l’eau mais vous avez très bien compris de quoi je parle)
Hélas, il n’y a pas de bière à l’ananas, et vous vous souvenez peut-être de l’amour inconditionnel que j’ai pour ces jolies canettes.
Je me rabats sur sa cousine à la mangue.
Ça sera tout de même bien agréable pour cette première soirée dans mon nouveau chez moi.
23h08,
(c’est précis hein !)
je suis de retour dans mon deuxième étage où j’adopte à nouveau la position laissée quelques heures plus tôt : couché sur le grand lit le bouton du ventilateur à portée de pied.
Mon esprit entre dans une de ces phases d’ébullition que je connais bien.
Les questions fusent.
Est-ce qu’ils ont vraiment réalisé que l’on allait commencer une nouvelle création ?
Est-ce que je décide tout de suite que ça ne se fera pas ?
Mais pourquoi m’ont-ils encouragé à me lancer à nouveau alors ?
À moins qu’ils imaginent que ça sera pour plus tard ?
Mais si c’est le cas, pourquoi ils ne me le disent pas ?
Peut-être que, comme bien souvent, je m’inquiète pour rien ?
Jeux ridicules,
feuilleton québécois,
discussion avec la France,
j’essaie d'évacuer ces idées qui, comme prévu, n’ont pas manqué d’envahir mon cerveau, dont la convalescence n’a pas vraiment besoin de complications supplémentaires.
1h20,
Extinction des feux.
Ah ! La lumière est dehors.
Il va falloir que je m’habitue.
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