27-28/06/19 - Pavillon Noir - Jour 2 - 3 - mademoiselle B


Une nouvelle façon de faire
par la force des choses,
avancer pour elle et avec elle
quoiqu'il en adviendra.








Jeudi 27 juin, 14h

C’est aux environs de cette heure-là que nous sommes arrivés au Pavillon Noir.

Il y a de grandes chances que ça soit un tout petit peu après.

Pourquoi ?

Parce que ma nouvelle vie temporaire ne m’autorise la conduite qu’avec parcimonie.

Et oui, traverser Marseille en voiture, ça n’est pas ce qu’il y a de plus tranquille pour quelqu’un à qui le stress est déconseillé.
Alors depuis un certain temps, Anaïs et moi covoiturons.
Je prends le métro jusqu’à la station de métro la Fourragère, Anaïs arrive dans son petit bolide rouge (une vague cousine de ma 107) et nous partons ensemble vers les destinations qui nécessitent une voiture pour être rejointes, grâce à la fameuse L2, une des anciennes arlésiennes marseillaises.

Ce boulevard périphérique imaginé par un certain Gerber en 1933, débuté au milieu des années 70 et achevé, pour la partie qui nous concerne, il y a moins d’un an, a la bonne idée de passer juste à côté de la station de métro.
Pour aller à Aix, en dehors des heures de pointes on met une petite demi-heure.
Cela tombe plutôt bien puisque c’est là que nous allons cet après-midi du 27 juillet.

Pour ce faire, j’imagine que j'ai dû donner rendez-vous à ma conductrice vers 13h30.
Me connaissant je suis arrivé juste à l’heure ou cinq minutes plus tard.
Donc, le temps de faire la route et de se garer au parking Méjanes,
(non, Anaïs ne s’aventure jamais à chercher une place dans les rues d’Aix-en-Provence)
nous avons probablement dit bonjour aux personnes de l’accueil du Pavillon Noir à l’heure où nous devions commencer la barre, c'est à dire 14h.

Les plus perspicaces d’entre vous sentent sûrement la chose venir :
« j’ai dû » « probablement »
Oui.

Tout ça n’est qu’hypothèses.

Parce qu’une fois encore, je n’ai rien noté.
Et ce, dès le début de l’aventure.

Pourquoi ?

(oui ça fait déjà deux « pourquoi », promis, ça sera le dernier … enfin je crois)
Et bien parce que comme je vous le disais dans le tout premier article de ce blog, dans ma tête, rien n’était vraiment commencé.

Je retrouvais ma complice pour la création d’un solo.

Nous n’étions au début d’aucun projet qui soit susceptible d’être raconté dans quelque article de blog de création que ce soit.


Ce jeudi, j’allais donc au Pavillon Noir pour créer un solo pour Anaïs et … rien d’autre (enfin presque …)

Alors, je ne vous raconterai pas par le détail comment s’est passée cette première demi-journée, pas plus que je décortiquerai la répétition qui suivra le lendemain, mais je peux cependant partager avec vous ce que ma mémoire m’en dit.


Je me souviens de ces peurs que j’essayais de cacher.

Parce qu’en dehors du fait que j’étais dans mes premiers jours de retour au studio après la chute de vélo,
du fait de tout ce par quoi j’étais passé, ce qui augmentait déjà considérablement le volume des appréhensions potentielles,
cette fois-ci, j’arrivais les mains vides.
Enfin … presque vides.
J’avais certes plein de petits bouts de choses, dont certaines toutes fraîches de l’avant-veille, mais je n’avais rien construit, rien prévu.
Je n’avais instauré aucun principe de création comme j’avais pu le faire pour les soli de Wan Chu et Cheng Wei lors des créations précédentes.

J’allais devoir créer à vue pour quelqu’un d’autre, sur le vif, sans filet.
Et cette autre, c’était Anaïs.
Jamais jusque là, je l’avais convoquée si tôt dans le déroulement de l’histoire.

Habituellement, j’avais toujours tout préparé en amont.

Toutes les danses, toutes les variantes.

J’arrivais devant elle en ayant une idée précise de ce que je voulais voir à la fin (même si je savais qu’il y avait de grandes chances que j’aboutisse à tout autre chose).

Là, j’avais une destination certaine dont la route traversait des zones de purée de poix d’une densité rarement égalée dans ma vie de créateur.

Comme je vous l’ai expliqué dans l’article précédent, j'aimerais que, dans ce solo, ma fidèle interprète danse à nouveau tout ce qui a constitué les fins de cours de la saison.
Je dirais presque, que j'ai envie qu'elle les danse - enfin - .
Parce que travailler ces variations, séparément, en cours et en stage n'a pas du tout la même saveur que de les danser le long d'un même fil avec une intention sous-jacente.
Le corps, l'âme et l'esprit le vivent bien différemment.
Cela allait donc être une toute autre aventure.
En dehors de ce matériau dansé, j’avais en plus les deux phrases pondues mardi, l’autre piste assis (dont je pressentais déjà qu’il y avait peu de chances que je m’en serve pour ce solo) et une vague idée de début déjà testée quelques jours plus tôt, dans le spectacle de fin d’année de Backstage où nous intervenons avec plaisir chaque année.

Mais que fallait-il faire avec tout ça ? dans quel ordre ? à quelle vitesse ? dans quelle direction ?
Aucune idée.


J’inaugurais donc une nouvelle façon de créer, plus instinctive, plus « dans l’instant ».

En ce début de répétition, je me sentais don, et encore plus que jamais, au bord d’un précipice qui pouvait aussi bien s’avérer fatal que merveilleux.
Le volume des appréhensions potentielles n'en était que plus conséquent.


C’est dans cet état que je suis arrivé dans le studio, en faisant semblant que tout allait bien se passer.

Après la barre, nous avons d’abord révisé toutes les danses de la saison passée.
Épisode rapide de la répétition puisque vous le savez, Anaïs a une meilleure mémoire que moi.
Pour faciliter la phase de construction, j'avais donné un surnom à chaque variation : « la baroque », « les pouces » …

Organisation très pratique qui allait me permettre de dire quoi faire à ma partenaire, sans avoir à me lever pour les danser.

Il ne me resterait plus qu’à indiquer les durées, transformer certaines formes, modifier les directions et préciser les énergies.

Tout ce que j’avais toujours jusque là préparé en solitaire, avant de transmettre aux interprètes.
(je me répète mais c’est vraiment tout nouveau pour moi)

Comme j'avais pris le soin de filmer ces fameuses variations, travaillées par mes stagiaires et mes élèves cobayes
(je les diffuse parfois sur les réseaux sociaux mais généralement, et c'est le cas de toutes celles que vous allez voir, je les garde jalousement en souvenir),
je vous ai concocté un petit montage de tous ces morceaux de danse créées sur d'autres musiques.
Certaines des danseuses qui apparaîtront à l'écran sont des lectrices du blog.
J’espère qu’elles ne m’en voudront pas … si je le fais c’est que je trouve leur travail plus qu’honorable.



Avec tout ce matériau brut, nous avons passé l'après-midi à modeler autre chose, avançant tant bien que mal, de danses en danses.
J’ai commencé par ce qui finit la vidéo que vous venez de voir, la phrase des pouces, qu'Anaïs dansait déjà toute seule en ouverture de ce que nous avons présenté à La Ciotat.
Ensuite, je me suis laissé porter par le flot des idées et de ce qu’Anaïs me donnait.

Et finalement, c’est elle, à son corps défendant, qui a façonné sa propre histoire à partir de tous ces petits bouts de paroles dansées, en y créant des transitions, y mettant des regards, des intentions, en y trouvant une cohérence.

Grâce à mon état de créateur en fin de convalescence, j’avais réussi à faire en sorte que ma collègue, qui m’a dit plus d’une fois ne pas se sentir l’âme d’une chorégraphe, soit partie prenante du processus de création, à l’insu de son plein gré.

À toute chose malheur est bon qu’il disait …

Quand je plonge à nouveau dans mes souvenirs, je me souviens avoir décidé de filmer parce que je n’en pouvais plus.

Aussi bien physiquement que mentalement.
Il y avait cette fatigue inhabituelle liée à la maladie que je commençais à reconnaître et puis quelque chose de nouveau, la pensée qui ne suivait plus non plus.

Quoi faire d’autre à part s’arrêter.

Cela dit, nous avions déjà pas mal avancé et Anaïs avait déjà de quoi se battre pour mettre au clair tout ce que je lui avais demandé de faire.


Je me souviens ne m’être jamais posé la question de si c’était bien ou pas.

Je m’étais lancé dans des choses, Anaïs avait attrapé les mouvements au vol et j’avais fait évoluer les choses sur elle, au fur et à mesure.

Voilà donc ce que nous avons fixé après deux bonnes heures de travail dans ce studio Bagouet où la lumière est toujours aussi ingrate.


Je me demande bien dans quel état j’ai donné mes deux cours du soir.
Je sais que c'est au moment de filmer que j’ai pris un ma dose de béquille chimique pour pouvoir être aussi efficace que possible jusqu’à 21h30, heure (officielle) de la fin de mon second cours .

Je me vois boire un coca à une terrasse d’un bar à côté de l’école.

C’était peut-être ce soir-là.




Le lendemain, nous nous sommes retrouvés au même endroit.

Enfin, pas tout à fait.

Nous étions dans le même bâtiment mais nous avons changé d’espace de travail.

La compagnie étant en tournée, nous avons eu la chance de travailler dans un de leurs studios sous les toits.

Le matin, j’ai visionné le travail de la veille, j’ai noté tout ce qui n’allait pas,
et quand nous nous sommes retrouvés, nous avons tout repris, peaufiné, modifié,
puis nous avons continué l'histoire sur quelques paquets de mesure jusqu'à transformer l’essai en cette version-là.



Bon, la fin est vraiment en points de suspension.
Tout dépendra de ce qu’il adviendra de ce solo.
Quoiqu’il en soit, je suis content de nous.
De mon corps qui a tenu, de mon cerveau qui a créé,
et d’elle … qui pourtant a ce regard que je lui connais tant, de celle qui n'est pas du tout contente d'elle.
Il y a bien évidemment plein de moments ça et là, qui manquent encore de toutes ces choses que l’on précisera une autre fois, mais bon sang, en deux après-midis avec un chorégraphe en cours de reconstruction ma foi... elle s'en est sortie magistralement.
Une fois de plus.


Ce soir là, Anaïs était partie donner ses cours.
Et je m'étais (comme je l'avais fait pour moi-même la veille) questionné sur l'état dans lequel elle les avait donnés.
J’étais rentré en car, et je ne crois pas avoir vu voir grand chose du voyage.

Voilà comment est né le solo d’Anaïs, que j’appelle mademoiselle B,

(le solo pas Anaïs)
et qui fut, au bout du compte, la première pierre posée à l’édifice « si je ne reviens pas »




Commentaires